Face aux réalités qui nous incombent, j’ai souvent voulu questionner les effets d’expériences esthétiques diversifiées—telles que je les ai aimées, chéries, telles que je crois les connaître ou les expérimenter, qui m’inspirent, aussi discrètes et variées soient-elles. C’est ainsi qu’il y a un an et demi, j’ai souhaité adresser et accueillir cette recherche en travaillant auprès de celleux qui souhaitaient y prendre part. Par l’appel aux rencontres, le projet a§s permet notamment de sortir d’expériences virtuelles qui souvent nous épargnent la confrontation avec la matérialité des choses, leurs frictions, de lutter face aux mécanismes d’indifférences ou de marchandisation qui contaminent aussi l’immatériel—l’information, la culture, l’hospitalité, l’amour,…—pour créer des espaces relationnels qui se déploient précisément dans la rencontre entre des corps et des idées. Dans ces rapports de dons et de réciprocités, auxquels on rattache le soin en général, on peut défendre des forces sociales au delà de leurs prétendues utilités.
À l’origine, le projet a§s portait l’hospitalité comme un de ses piliers. Les éthiques du care venant serrer le noeud qui unit la curation à sa racine latine de cure. Accueillir des relations et des expositions, supposerait déjà comme par essence, un geste d’hospitalité : une situation curatoriale est à juste titre celle qui reçoit et accueille ; des sujets, des individus et des objets, rassemblés depuis des espaces dissociés. Et toutes situations d’hospitalités composent avec l’aporie de ce qui est donné inconditionnellement et conditionnellement. Inconditionnellement, accueillir, offrir du temps et des espaces, ainsi que des ressources pour satisfaire des besoins différenciés ; offrir de la reconnaissance, du respect et de l’attention, tout en prenant soin des différents types d’intérêts à défendre. Conditionnellement d’autre part, car il y a toujours un ordre et des règles à respecter, susceptibles d’entraîner refus et exclusions.
L’hospitalité dans le champ curatorial voudrait initier et produire (par synergie avec les enjeux socio-économico-politiques de l’hospitalité même) une recherche constante sur ce que l’ouverture représente. Et elle échoue. En partie puisque l’exposition est l’un des médiums de l’art contemporain, qui incarne sa structure, son modèle, sa propre plateforme de communication—l’espace par lequel l’autorité émerge. Ainsi, elle crée des systèmes de complicités structurellement liées à son business. Aujourd’hui, au regard des réalités et des risques que les pratiques artistiques prennent, cette hospitalité est complètement noyée par l’économie de marché qu’incarne le monde de l’art contemporain. Et son système me semble aujourd’hui non seulement caduc, mais aussi obscène. Cela apparaît avec clarté dans les représentations du monde de l’art contemporain actuel, en particulier les plus institutionnalisés, qui me semblent tout à fait dystopiques : les images qui en sont relayées sont proprement déconnectées des réalités qui préoccupent une grande majorité des personnes qui les regardent, et sur les réseaux sociaux leurs produits sont peu différenciés des publicités pour les crèmes hydratantes qui les entrecoupent.
Il faut aussi reconnaître que le format même de l’exposition participe d’une asymétrie. Elle agit comme un dispositif où le discours est admis comme presque essentiellement univoque. Toute situation d’hospitalité repose sur le travail de celleux qui la rendent possible ; l’hôte ne se dérobe pas à sa condition d’hospitalité pour se fondre et se joindre à l’expérience des invité·ex, pas plus que ne cesse le travail de toutes les personnes qui contribuent à son bon déroulement. Cette dissymétrie dit quelque chose de la réalité de l’hospitalité : accueillir ne suspend jamais les rapports de travail qui la rendent possible. Les cadeaux donnent, demandent et prennent du temps—ils exigent aussi une réponse au moins sociale. Existerait-il donc un format curatorial qui échapperait à l’omniprésence de l’économie de marché qu’incarne le monde de l’art contemporain actuel? Même si l’exercice curatorial reflète certains enjeux majeurs de l’hospitalité, il reste déconnecté de la réalité de ce qu’impliquent aujourd’hui ses exigences les plus concrètes. L’emphase sur la capacité du projet a§s à accueillir m’apparaît ainsi aujourd’hui naïve et insuffisante.
De surcroît, s’ajoute à cela la captation de la critique de l’art contemporain par l’extraordinaire capacité de l’ordre dominant, sous la forme du capitalisme, à en détourner les aspirations. En se réappropriant les valeurs qu’elle porte, notamment sous l’étendard des pratiques du care—tels que la liberté, l’autonomie, l’authenticité ou la dignité ; mais aussi l’exigence de justice, le rejet de la hiérarchie, la demande de protection de la démocratie, du travail, l’affirmation des différences, la lutte pour leur reconnaissance—elle permet à sa structure de ne se transformer que marginalement, accessoirement, maintenant ainsi les rapports de production qui la servent. La critique agit tel un pas-de-côté qui, en indiquant les mutations nécessaires, participe au maintien de sa structure néo-libérale et conforte son fonctionnement inlassablement. Le monstre est cannibale et autophage.
Fort de cette conscience, le projet a§s voulait expérimenter autour de formes nues, d’un agir modeste qui ne pouvait qu’improviser avec les moyens du bord. Après un an et demi, vingt projets ont été présentés sous le format de la carte blanche, le plus souvent sous la forme d’une exposition. L’accueil fait au projet par les participant·es, alors que celui-ci n’avait rien à offrir, en dit long sur la nécessité pour ces personnes d’accepter toutes les opportunités de présenter leur travail, quoiqu’il en coûte (tout), et de poursuivre leur professionnalisation en épousant les codes qui permettraient de la faire fructifier en d’autres occasions. Ainsi, le projet est aussi devenu une présence qui répond d’une nécessité, pure et dure, de trouver des espaces autrement raréfiés, afin de répondre à des demandes d’autonomie, d’auto-détermination, de libertés et de reconnaissance, davantage que de visibilité. Alors même que les contraintes du projet sont totales.
a§s s’est donc aussi trouvé complice de la précarité et de la dépendance qui se trouvent déjà produites structurellement par ailleurs. Les personnes impliquées ont assumé les coûts économiques, symboliques, émotionnels, dans la gratitude, la flexibilité et la disponibilité. Cette précarité est tolérée au nom de la liberté, le surmenage l’est par passion et l’auto-exploitation fait preuve d’engagement—voici le coût de l’obéissance dont le projet prétendait vouloir échapper, as if it’s a jackass business. a§s souhaite pourtant questionner ces modèles et créer des formes et formats alternatifs qui pourraient catalyser ces questions culturelles et sociales, et expérimenter des alternatives aux modes de productions et aux difficultés rencontrées pour les produire. a§s souhaite toujours mettre en exergue l’extraordinaire capacité de l’art et de la culture à s’inscrire dans la conscience sociale, politique et esthétique des publics ; à encourager certaines formes de fluidités ; à se poser de nouvelles questions ; à vouloir toujours apprendre d’avantage et à accepter la critique ; à épouser le changement, regarder vers l’avenir et embrasser de nouvelles directions. Cela soutenu par la croyance que l’art est tenu aux normes les plus élevées de responsabilités et doit défendre des principes de représentations, d’équités, d’accessibilité et de durabilité, puisqu’il s’agit encore—à mon sens—d’un monde d’affects et d’empreintes poétiques.
Ce moment marque aujourd’hui un tournant crucial et personnel pour l’évolution du projet. Jusqu’à présent, je l’assumais totalement seule, tout en étant moi-même traversée par les effets que je viens de décrire. Aujourd’hui, je suis heureuse et profondément honorée du chemin parcouru à travers ces vingt événements, mais je suis également épuisée par ces mêmes réalités. C’est pourquoi l’un des enjeux majeurs de ce bilan est d’annoncer mon retrait de cette gestion solitaire. L’avenir que je souhaite pour a§s consiste désormais à l’ouvrir à d’autres formats et personnes qui se sentiraient désireuses de l’habiter à leur tour. À le transformer, de sorte qu’il demeure, bien plus encore, résolument expérimental.
Car ce que le projet a§s continuera de faire, c’est de nourrir le désir des personnes qui y sont impliquées, et de valoriser leur souhait d’inviter et d’accueillir. La mise en exergue du désir était présente dès le départ, certes peu tangible. Le désir (desiderare, littéralement “dé-sidérer”) est un feu qui nous habite, aussi cruel puisse-t-il être, car il peut ne servir que ses propres intérêts. Ici, il se nourrit précisément du mouvement, d’un cap et de contraintes comme l’engagement à un·e tier ou à une date butoir. Voilà ce qui en substance constituait l’essentiel des outils mis à disposition des personnes invitées, qui toutes eurent l’affection, la confiance et le soin d’accepter cette invitation, et ont publié ce qui n’était un jour qu’une intuition. Comme une promesse à soi-même ou à d’autres, et de la même manière que je souhaite que chacun·e puisse s’y sentir convié·ex. Ce retour au désir s’impose comme une évidence, par son approche affective, intersubjective, relationnelle, conviviale, collective. Grâce aux implications gratuites et libres, mais aussi à ses contraintes, le projet peut continuer de chercher ce qui fait sens auprès de satisfactions justement incomplètes—d’accepter non seulement son désir, mais aussi le manque attaché à ce désir. Ces manques nous permettent de composer, tant que faire se peut, avec nos moyens propres, privilégiant le devenir à l’accomplir. Car ce qui manque nous pousse à auto-limiter nos besoins, les concentrer, à faire avec ce qui fait défaut, et n’empêche pas d’atteindre des résultats brillants et inattendus. Ce chemin, dégagé de toute propension à la productivité ou à la performance, accueille plus volontiers le plaisir et le goût, l’affection pour les choses imparfaites et les liens durables qui attachent les membres d’une communauté à la seule joie de faire ensemble : des modes d’actions mus par la solidarité, l’entraide ou l’entente, dont je trouve la portée, au demeurant de toutes ces contraintes, particulièrement subversive.
Que nos joies demeurent
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a§s
Raphaëlle Serres
Août 2026